Jésus est
vivant : cette proclamation, fondement du christianisme, peut poser problème.
Comment la comprendre aujourd’hui ? Quel est le sens de cette affirmation ?
Anthony Freeman, prêtre anglican, a précisé le sens qu’il lui trouve dans une
conférence donnée en 2010 à l’Église baptiste de West Worthing (Angleterre).
Jésus est
vivant
Le
choeur de notre paroisse, avant d’entrer dans l’église, écoute la prière
suivante : « Fais que nous adhérions de tout coeur aux paroles que nos bouches
vont chanter ». Je me suis toujours demandé si j’adhérais de tout coeur aux
grandes affirmations de la foi chrétienne mentionnées dans les cantiques que
nous chantons semaine après semaine. Personnellement je réponds oui. C’est
parce que j’ai étudié les Écritures et que je suis capable de leur trouver un
sens admissible en notre XXIe siècle. Mais bien trop de fidèles pensent qu’il
faut comprendre ces choses comme on le faisait au Ier, au IVe ou au XVIe
siècle. Et il n’est pas étonnant qu’ils aient des problèmes. C’est pourquoi
lorsque j’entends ces mots, j’ajoute intérieurement « et c’est à moi, en tant que
prédicateur, de présenter ces vérités d’une manière acceptable pour les esprits
d’aujourd’hui ».
Cela ne
signifie pas qu’il faille tout simplifier comme pour des enfants. Bien au
contraire, cela signifie un effort intellectuel afin de ne pas laisser croire
que la foi s‘oppose à la raison et à l’intelligence. Saint Augustin disait : «
Je crois afin de comprendre » (credo ut intelligam), et saint Anselme : « La
foi en recherche d’intelligence » (fides quaerens intellectum).
Que voulons-nous dire en affirmant que Jésus
est vivant ? Les retraités doivent fréquemment faire signer par des autorités
un certificat de vie justifiant leur droit de continuer à percevoir leur
retraite. Pourrait-on certifier que Jésus de Nazareth, charpentier à Nazareth
est en vie et habilité à toucher sa retraite ? Évidemment non. Quel que soit le
sens que nous donnons à l’affirmation « Jésus est vivant », ce n’est pas celui
que comprennent les compagnies d’assurance ou de retraite. En disant que Jésus
est vivant, nous savons très bien qu’il est mort et a été enterré. Il n’est pas
vivant au sens habituel du mot. Il est évident et essentiel de dire cela. En
effet, personne n’a jamais dit, depuis que le christianisme existe, que Jésus
serait vivant d’une existence ordinaire. Il y a suffisamment d’opposants à un
christianisme ouvert, honnête et crédible pour ne pas laisser dire qu’avoir la
foi serait de croire trente-six choses impossibles avant le petit-déjeuner !
Les fans d’Elvis Presley aiment dire : «
Elvis est vivant ! ». Ils lui donnent même un titre royal (comme les chrétiens
font pour Jésus) : « Le Roi est vivant ! ». C’est une manière de dire que la
puissance de cet homme et de sa musique n ’a pas disparu a vec sa mor t.
Est-ce cela que les chrétiens veulent dire en
affirmant que Jésus est vivant, qu’il est Seigneur et Roi ? Affirme-t-on
seulement la puissance vivante de son enseignement et de son exemple qui
animent des millions d’hommes dans le monde entier ? Oui, certainement. Et
d’ailleurs cela établit un pont entre le langage religieux et le langage
courant.
Cet exemple d’Elvis permet d’affirmer que
l’on peut « être vivant » tout en « étant mort » et il offre deux manières de
comprendre le langage religieux.
1- D’abord, il donne un sens figuré, imagé,
au mot « vivant ». Les compagnies d’assurance ou de retraite utilisent le sens
littéral, et dans ce cas « être mort » est le contraire d’ « être vivant ».
Ceci demeure vrai dans le cas de ceux qui ont été cliniquement morts et sont
plus tard revenus à la vie, comme les personnages bibliquesde Lazare et du fils
de la veuve de Naïn. Ils sont morts pendant un temps, puis ont vécu à nouveau
durant une période courte ou longue avant de mourir, cette fois,
définitivement.
Par contre, lorsque nous disons que Jésus est
vivant, nous affirmons que sa mort et sa vie sont toutes deux permanentes.
C’est parce que Jésus est définitivement mort que ses disciples ont pu affirmer
qu’il ne mourra plus et qu’il a vaincu la mort. Ceci est d’une importance
fondamentale. Le fait de souligner la réalité de la mort absolue de Jésus est
un élément central de la théologie chrétienne qui a toujours affirmé que Jésus
n’est pas « revenu » de la mort mais qu’il a plutôt franchi la frontière de la
mort. Il n’est pas étonnant que chrétiens et non chrétiens se demandent
pareillement ce que cela peut bien vouloir dire.
2- Ensuite il est évident qu’Elvis ne
continue à vivre que dans la mesure où ses fans écoutent sa musique. C’est dans
les paroles des disciples de Jésus, dans leurs actes et dans leur vie
renouvelée, que les mots « Jésus est vivant » reçoivent leur sens. Quoi
qu’aient vécu les disciples le jour de Pâques et les semaines suivantes, c’est
bien cela qui les a rendus capables – sans les y obliger – de proclamer : « La
mort ne domine plus la vie, la mort ne rend plus la vie absurde : c’est la mort
qui donne son véritable sens à la vie. »
L’Église a toujours enseigné que la vie
éternelle est une nouvelle qualité d’existence qui commence ici et maintenant.
Saint Paul disait bien que pour un chrétien, la vie éternelle commence à son
baptême, ce qui signifie « mourir au péché » sans attendre de mourir
physiquement. Nous sommes facilement tentés d’être de temps en temps débordés
par la souffrance, la maladie, la cruauté et par dessus tout par la mort
elle-même, qui ôtent toute valeur à la vie. L’affirmation chrétienne que «
Jésus est vivant » dit, au contraire, que tout ceci faisant partie intégrante
de la vie lui donne, par là même, tout son sens.
Il est incontestable que des millions de
chrétiens ont eu leur vie transformée sur cette terre par les récits de la
victoire de Jésus sur la mort, qu’ils puissent ou non être pris à la lettre.
Quelle que soit la manière dont nous la prenons, cette histoire a le pouvoir
d’apporter à chacun de nous, ici et maintenant, une nouvelle qualité de vie.
C’est cela la vie éternelle. C’est cela le message de Pâques. C’est cela que
l’Église veut dire en proclamant « Jésus est vivant ».
Évidemment parler ainsi de la résurrection
contourne en fait toutes les questions que celle-ci pose pourtant : que penser
du tombeau vide, des portes fermées que Jésus traverse, du fait qu’on ne le
reconnaît pas ? La question demeure de savoir « ce qui s’est vraiment passé le
jour de Pâques ». Je dirai qu’il ne faut pas chercher à se servir de la Bible
comme d’un télescope mais plutôt comme d’un « palais des glaces ». Un télescope
fait voir clairement les objets lointains et on traite la Bible ainsi lorsqu’on
s’imagine qu’elle nous révèle dans le détail des événements éloignés dans le
temps, l’espace et même dans les lieux célestes. Ce n’est pas ce que fait la
Bible. Elle nous montre les scènes du passé, comme dans un « palais des glaces
», en de multiples réflexions et images superposées.
C’est exactement le cas pour les textes de la
résurrection, qui ne peuvent pas être résumés en un récit unique cohérent et
dont même chacun pris individuellement est difficile à suivre logiquement. Mais
ce sont précisément ces ambiguïtés qui me paraissent les plus saisissantes :
Marie Madeleine prend Jésus pour le jardinier, les pêcheurs ne le reconnaissent
pas et curieusement n’osent pas lui demander de se nommer, car ils savent qu’il
est le Seigneur.
Tout particulièrement dans les récits
d’Emmaüs et des apparitions aux disciples dans la pièce aux portes fermée, je
comprends que c’est l’eucharistie qui est la clé de la compréhension. À Emmaüs
c’est dans leur repas commun que les apôtres ont été sensibles à la présence de
Jésus parmi eux, mais ce n’était pas une présence physique.
Quant au tombeau vide, les quatre évangiles
le mentionnent, mais de manière différente. Le texte le plus élaboré
théologiquement est celui de saint Jean. Les différences qu’il présente avec le
récit de la résurrection de Lazare ne viennent pas du hasard. Il faut aussi
remarquer le thème de Jésus comme second Adam dans tout le récit johannique de
la passion et de la résurrection.
Dans ces conditions je ne vois vraiment pas
comment on pourrait préciser de manière historique les événements de Pâques.
Mais l’important n’est pas là. Il est dans l’affirmation que la foi en la
résurrection est confiance en la puissance de la vie sur la mort – et il ne
s’agit pas d’un test permettant de savoir si nous sommes chrétien ou non !
J’ai commencé cet exposé en parlant du choeur
paroissial. J’y reviens ; la Royal School of Church Music cite ainsi une phrase
de saint Paul : « Je chanterai selon l’Esprit et avec intelligence. »
Descoberto em Évangile & Liberté.
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