Propos
recueillis par Matthieu Mégevand - publié le 30/01/2012
A
l’occasion de la sortie de son dernier livre, La laïcité falsifiée (Editions La
Découverte), rencontre avec Jean Baubérot, professeur honoraire de la chaire
histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études.
Jean Baubérot ©
Bertrand Guay / AFP
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Pourquoi,
selon vous, la laïcité telle qu'elle est comprise aujourd'hui ne correspond pas
à la laïcité "historique" de 1905 (et donc en quoi est-elle
"falsifiée")?
La
laïcité, et notamment la laïcité historique, est une réalité assez complexe,
puisqu’elle met en jeu, à la fois la neutralité de la puissance publique avec
la loi Jules Ferry, et la séparation des Eglises et de l’Etat avec la loi de
1905. Les fondateurs de la laïcité ont toujours expliqué qu’il s’agissait-là de
moyens, d’instruments, en vue de réaliser la liberté de conscience de chacun
comme liberté publique, et l’égalité de tous les citoyens devant la loi.
Pourtant, la tendance de l’opinion a souvent été de réduire la laïcité à un
problème, non pas du point de vue social mais de celui de l’actualité.
Depuis
1989, la tendance est de réduire la laïcité à la visibilité de la religion dans
l’espace public et à une neutralité qui ne s’applique plus seulement à l’Etat
mais aussi aux individus, ou en tout cas à certains d’entre eux. Evidemment,
tout ceci est lié à l’augmentation des flux migratoires et aux craintes que
cela inspire, ainsi qu’au fait que l’islam soit devenu la deuxième religion de
la métropole. Le problème, c’est qu’on hypertrophie désormais la neutralité de
l’espace public et qu’on interprète autrement la loi de 1905 en limitant la
liberté de conscience. On l’a vu lors d’une dernière décision du tribunal
administratif sur des femmes faisant de l’accompagnant scolaire et qui
portaient le foulard, indiquant qu’il n’y avait pas [en leur interdisant le
port du voile] d’atteinte "excessive" à la liberté de conscience.
Cela constitue un glissement très net par rapport à la loi de 1905 qui dit que
la République "assure" la liberté de conscience des citoyens. Plus
grave encore, on a quitté cette égalité devant la loi de manière structurelle
en demandant au Haut Conseil à l’Intégration (HCI) de faire des propositions en
matière de laïcité, ce qui signifie symboliquement que la laïcité s’applique
d’abord aux immigrés et descendants d’immigrés, et pas à tous les citoyens.
En quoi
cette "nouvelle laïcité" stigmatise-t-elle, selon vous, la minorité
musulmane?
Lorsque
l’on dit que la loi de 1905 doit être constitutionnalisée, mais qu’il n’est pas
question de l’appliquer aux alsaciens-mosellans, on voit bien qu’on est arrivé
à un point où quand on pense laïcité on ne pense plus à toute la population.
Car il faut bien comprendre que, pour le moment, l’Alsace-Moselle est la
dérogation la plus importante à la laïcité, puisque les alsaciens-mosellans
n’ont ni la loi Jules Ferry (l’école n’est pas laïque), ni la loi de 1905
(pasteurs, prêtres et rabbins sont payés par l’Etat). Cela montre bien que l’on
ne pense pas global quand on pense laïcité. On peut bien sûr avoir des débats
sur le degré de laïcité qui doit être le meilleur, car la laïcité n’est jamais
absolue - ne serait-ce que parce qu’il faut articuler les différents principes,
neutralité, séparation, liberté de conscience, égalité des citoyens.
On peut
donc avoir des opinions différentes sur quel degré de laïcité convient le
mieux. Mais, ce qui ne convient pas, c’est quand la laïcité est dure pour les
uns et tendre pour les autres. La laïcité doit être égale pour tous, or le HCI,
- qui ne va évidemment pas s’intéresser par exemple à la bioéthique et au débat
sur la séparation entre loi civile et morale religieuse, ou à l’Alsace-Moselle
- ne va envisager la laïcité que par rapport aux immigrés et aux descendants
d’immigrés. De plus, la Haute autorité de lutte contre les discriminations a
été supprimée, et celle-ci veillait à ce que la laïcité soit la même pour tous.
Cela finit logiquement par cibler une catégorie de la population, et il y a
donc, de fait, une véritable discrimination institutionnalisée, ce qui est très
grave.
Vous dites
qu'il y a aujourd'hui une confusion entre laïcité et sécularisation, pourquoi?
En 1905,
le catholicisme dominant était ce que les historiens appellent un catholicisme
intransigeant. Or la loi de 1905 n’a pas du tout dit que le catholicisme devait
se "républicaniser", devenir un catholicisme modéré, libéral etc. Il
a simplement été stipulé que le catholicisme n’était plus la religion
officielle en France, et que chacun devait vivre sa foi comme il l’entendait,
dans le respect des autres et de la tolérance civile. L’évolution de la
religion dépendait donc de la compréhension de chacun et d’un processus interne
de l’Eglise catholique, et ce n’est pas la République qui décidait de quoi que
ce soit. La meilleure preuve c’est que l’Etat a refusé d’interdire le port de
la soutane dans l’espace public, et ce sont les prêtres eux-mêmes qui ont, pour
la plupart, après Vatican II, abandonné la soutane. La République n’a donc rien
imposé.
La
laïcité, et ce jusqu’à aujourd’hui, est censée permettre de vivre, dans la paix
sociale, des rapports différents à la sécularisation selon qu’on soit proche ou
distancié de la religion dans son cœur doctrinal, rituel etc. La laïcité n’a
donc pas à imposer aux gens de se séculariser car cela devient une atteinte à
leur liberté de conscience. Or, actuellement, on confond laïcité et
sécularisation, et le Haut Conseil à l’Intégration le revendique d’ailleurs
fièrement puisqu’il déclare que "dans une société sécularisée il n’est pas
possible de faire ceci ou cela". Cela est totalement anormal, ce n’est
plus de la laïcité mais quelque chose qui comporte des éléments d’un athéisme
d’Etat. On veut donc forcer certaines populations à se séculariser, ce qui
d’une part est totalement inefficace puisque l’histoire montre que chaque fois
qu’on a voulu porter atteinte à la liberté de religion on a produit des
raidissements chez les gens, et d’autre part cela est une mécompréhension
totale de l’intention de laïcité, et va même à l’encontre de la loi de 1905.
A lire :
Jean
Baubérot, La laïcité falsifiée, Editions La Découverte, 17 €., 212 p.
Fonte: Le Monde des Religions.
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