propos
recueillis par Henri de Monvallier - publié le 06/04/2012
Rédacteur
en chef du site Actu Philosophia et docteur en philosophie, Thibaut Gress
publie, après son essai introductif Apprendre à philosopher avec Descartes, un
nouvel ouvrage intitulé Descartes et la précarité du monde (CNRS Éditions). Cet
essai entend proposer une interprétation d’ensemble inédite de la philosophie
cartésienne. Thibaut Gress a bien voulu répondre à nos questions sur les
rapports du philosophe et de l’homme Descartes avec Dieu et la religion.
Pouvez-vous
en deux mots expliquer l’expression de « précarité du monde » qui donne son
titre à votre essai. En quoi Descartes fait-il l’expérience de la « précarité
du monde » et comment la question de Dieu vient-elle s’inscrire dans cette
problématique ?
La notion
de « précarité » vise à réinterpréter le sens de la méthode au sein de l’œuvre
de Descartes ; le doute a, traditionnellement, été présenté par les
commentateurs dans une perspective exclusivement méthodologique, c’est-à-dire
comme un artifice intellectuel destiné à révoquer progressivement en doute la
croyance que je pouvais accorder à un certain nombre de réalités : réalités
sensible extérieure, proprioceptive (la perception que j’ai de mon corps
propre), et intellectuelle. À l’issue de la révocation en doute, apparaissaient
les deux seules réalités indubitables : l’ego (moi) et Dieu, réalités conçues
comme certaines pour le seul esprit. À cet égard, l’usage du doute était conçu
comme un outil intellectuel destiné à découvrir une vérité première,
c’est-à-dire à balayer les impuretés qui venaient parasiter l’évidence de mon
existence et de celle de Dieu. Or, contre cette lecture dominante, j’ai essayé
de montrer que, loin d’être un simple outil exclusivement méthodologique, le
doute disait aussi quelque chose du monde lui-même ou, mieux encore, exprimait
l’intrinsèque précarité du monde. En d’autres termes, c’est parce que le monde
est ontologiquement précaire qu’il peut être révoqué en doute et c’est parce
que mon existence et celle de Dieu sont ontologiquement consistantes qu’elles
peuvent résister à ce même doute et être démontrées.
J’essaie
donc de montrer que Descartes a sans doute éprouvé cette étrange expérience par
laquelle l’évidence même de l’existence de Dieu révèle par contraste la
précarité du monde qui l’entoure et son inconsistance fondamentale. Contre
l’attitude naïve, Descartes nous rappelle que l’immédiateté du monde n’est pas
le gage de sa réalité ; inversement, l’éloignement divin ne contredit nullement
le fait que Dieu est ce que j’éprouve intimement avec le plus de certitude.
Le fait de
vouloir prouver l’existence de Dieu de manière rationnelle et démonstrative
est-il compatible avec une attitude de foi ?
Descartes
associe en effet démonstration et ontologie : est démontrable ce qui est au
sens fort du terme. C’est la raison pour laquelle Dieu est démontrable, comme
si l’Être coïncidait avec sa saisie rationnelle la plus rigoureuse. En
revanche, le monde, dont je prétends qu’il est précaire, n’est précisément pas
démontrable (par la raison) quant à son existence ; il n’est guère que
prouvable (par l’expérience), cette preuve étant de surcroît indirecte puisque
reposant sur l’exigence que Dieu ne soit pas trompeur. Vous avez donc raison de
soulever la question de la foi, dans la mesure où le rapport à Dieu, chez
Descartes, est d’abord d’ordre rationnel, puisque démonstratif. Trois
démonstrations étayent en effet l’existence de Dieu, les deux premières
montrant que seul Dieu peut mettre en moi l’idée que j’ai de lui, la troisième
interrogeant la raison pour laquelle l’idée que j’ai de Dieu me le représente
comme nécessairement existant, et établissant que c’est l’existence réelle de
Dieu qui me contraint à le concevoir ainsi, c’est-à-dire comme existant. Loin
de déduire la réalité de Dieu à partir de ma pensée, Descartes établit au
contraire que c’est la réalité de Dieu qui détermine la manière dont je puis le
penser.
Néanmoins,
il faut nuancer par deux fois le sens de ces démonstrations rationnelles. D’une
part, Descartes est toujours attentif à la distinction entre philosophie et
théologie : il ne condamne en rien la foi, considère qu’elle constitue un
domaine légitime, mais refuse de l’aborder puisque tel n’est pas son domaine.
D’autre part, Descartes est toujours plus rusé qu’il n’y paraît : l’épître aux
doyens de la Sorbonne qui ouvre les Méditations est un chef-d’œuvre d’ironie
car, sollicitant l’approbation des théologiens, il leur dérobe du même geste
l’objet habituel de leurs spéculations, puisqu’il y affirme avoir toujours
estimé « que les deux questions, de Dieu et de l’âme, sont les principales de
celles qui doivent plutôt être démontrées par les raisons de la philosophie que
de la théologie ». Si vous retirez à la théologie Dieu et l’âme pour les
confier à la raison philosophique, que reste-t-il d’essentiel à la foi ? La
question doit rester ouverte.
Qu’en
est-il de la foi de Descartes sur le plan biographique ? Quelle était la nature
de son rapport à la religion ?
C’est là
une question difficile et polémique, Descartes ayant fait l’objet d’attaques
pluriséculaires quant à la sincérité de sa foi. Pourtant, tous les témoignages
dont nous disposons tendent à décrire un Descartes profondément catholique et,
plus encore, profondément pieux. Le Père François Viogué, peu suspect de
sympathie excessive envers Descartes, remit lui-même un rapport sur la pratique
catholique de celui-ci, dont je vous cite un court extrait qui parle de
lui-même : « pendant qu’il fut en santé (or il y fut toujours, excepté neuf
jours avant sa mort) il ne manqua jamais d’assister tous les dimanches et Fêtes
à la Sainte Messe ; à la prédication ; et l’après-dîner à Vêpres. Il s’est
confessé et a communié avec grands sentiments de la religion chrétienne,
apostolique et romaine, avec beaucoup d’édification des assistants. »
Biographiquement, Descartes est donc assurément catholique ; mais, puisque tout
est toujours subtil avec lui, cela ne signifie pas pour autant que le Dieu
qu’il dépeint dans ses œuvres soit le Dieu catholique ; en d’autres termes, les
croyances personnelles de Descartes sont une chose, le Dieu de ses écrits en
est une autre. Le Dieu cartésien, c’est-à-dire le Dieu dont l’existence est
accessible à la raison, est un Dieu de puissance infinie – ce que j’appelle
l’ens ut potentia (l’être en tant qu’il détient la puissance) – qui n’a de chrétien
que l’épreuve de l’intimité avec l’esprit humain qu’Il suscite à qui prend le
temps de sonder le sens de ses propres idées.
Fonte: Le Monde des Religions.
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