Comment
montrer Dieu? Pourquoi voit-on le plus souvent des images de Jésus, différentes
selon les époques ? Pour trouver des réponses, ProtestInfo a rencontré Jocelyne
Müller, pasteure vaudoise et Lucienne Bussy, historienne de l'art. Les deux
femmes, l'une protestante, l'autre catholique, donnent régulièrement des
conférences sur ce sujet.* (ci-contre, une image de Jésus composée avec des
dizaines de visages, anonyme)
Par Tania
Buri
Les
réformés considèrent souvent les images dans les temples avec hostilité ou
indifférence. Iconophobe, le courant protestant est bousculé à l'ère de
l'audio-visuel et des réseaux sociaux. Et son iconoclasme historique,
transformé en réflexe identitaire, ne lui rend pas service.
Car des
images ont rejoint les temples ces dernières années, en particulier des icônes,
sous l'influence par exemple de Taizé, communauté oecuménique en Bourgogne. «
Mais aucune réflexion théologique n'accompagne cette démarche », regrette la
pasteure Jocelyne Müller.
Cela met
d'ailleurs mal à l'aise les chrétiens orthodoxes pour qui les icônes ne sont
pas des images comme les autres. De plus, dans les temples vaudois, les icônes
sont souvent posées sur la table de communion ou par terre contre le mur (un
comble pour un orthodoxe). « Cela devient de la déco », résume Jocelyne Müller.
Pendant ce
temps, chez les catholiques, le pape Benoît XVI veut remettre au premier plan
les productions artistiques, images y compris. « Ce sont toujours des enjeux
très forts, politiques et religieux », souligne Lucienne Bussy.
Le poids
des images
Est-ce que
la production artistique est un débat chez les réformés romands ? Mme Müller
répond par une question : « Que dit l'Eglise à ce sujet ? Rien ? Ce n'est donc
pas un débat. Or, je souhaite qu’on s’interroge sur ce que nous donnons à
montrer, parce que je crois que les images ont beaucoup plus de poids que ce
que nous pensons », poursuit-elle.
« J’en
veux pour preuve la réflexion que j’entends souvent non seulement chez des
personnes âgées, mais aussi chez les catéchumènes. Ils me disent qu'ils ne
croient pas en un Dieu qui serait comme un vieux bonhomme assis sur un nuage.
Mais dites-moi quel pasteur ou quel théologien parle de Dieu en ces termes? Je
n’en connais aucun et je vous mets au défi d’en trouver un. Par contre, je
connais une multitude d’images de Dieu où il est dépeint comme un vieillard,
assis ou jaillissant d’un nuage. Ces images, nous les avons malheureusement
tous dans notre mémoire rétinienne. »
Que dit
l'histoire de l'art et la théologie en la matière ? Dès le 11e siècle, après
pratiquement un millénaire où la seule image de Dieu est celle du Christ, on
voit apparaître des images de Dieu le Père dans des représentations comme LaTrinité du Psautier (14e siècle) ou Le Trône de Grâce (15e s.). On y voit Jésus
assis à côté ou devant Dieu selon les versions. Mme Müller rejette ces images
qui « représentent Dieu dans son invisibilité », et qui l'ont installé dans
l'imaginaire collectif « comme un vieux barbu ».
Jésus
aujourd'hui
La
pasteure défend la légitimité de chaque époque de représenter son Christ. «
Parce que précisément, c'est une question théologique. Il ne s'agit pas de se
fixer sur une image phantasmée, légendaire, mais de répondre à la question de
comment je me représente mon Christ? Avec « mon », je veux dire une communauté
aujourd'hui, une Eglise, pas juste moi. »
L'historienne
de l'art Lucienne Bussy va dans le même sens. « Dès la Renaissance, une
multitude de visages sont prêtés au Christ. Chaque artiste façonne un visage
pour le Christ avec ce qu’il est et ce qu’il vit ».
« Et si
l'on continue de créer une image du Christ aujourd'hui, c'est parce l'on se
pose des questions sur l'homme, poursuit la catholique. Quel est le projet
humain, le devenir de l'homme, le but à atteindre? Quand on voit les images
d'un Christ massacré, humilié, on se demande si l'homme d'aujourd'hui, c'est
cela ? »
L'humiliation
aujourd'hui et au 15e s
Osons une
comparaison à travers les siècles. Dans la peinture de Fra Angellico, Le Christ
bafoué, (Florence, Musée San Marco, voir ci-contre), on voit les souffrances du
Christ avant la condamnation à la crucifixion. Il a les yeux bandés. Un homme
lui crache dessus. Jésus est giflé et tapé avec une canne.
Lucienne
Bussy fait un pas de côté. « Pourquoi bande-t-on les yeux des victimes ?
demande-t-elle. Parce que leur regard est insoutenable. » Et aussitôt d'autres
images affluent... celles des prisonniers que l'on exécute, des prisonniers les
yeux bandés d'Abu Ghraib que l'on humilie...
Dans sa
version du 15e siècle, cette situation d'humiliation est exprimée avec douceur
si l'on peut dire, avec les yeux bandés de Jésus. « Aujourd'hui, pour parler
d'humiliation, nous avons « PissChrist », cette photographie, officiellement
appelée « Immersion », prise par un artiste américain en 1987. Que révèle cette
image de notre civilisation ? De l'homme actuel ? L'humiliation absolue? La fin
de la dignité ? »
La société
s'est emparée de la crucifixion
La société
contemporaine s'est appropriée d'autres images du Christ comme celle de la
crucifixion. «Cette scène a quitté nos Eglises il y a deux siècles. La société
s'en est emparée pour lui faire dire l' humanité souffrante. Les Eglises
protestantes pourraient se la réapproprier... », suggère la pasteure.
(ci-contre une crucifixion en vitrail de Chagall dans la cathédrale de Reims.)
Jocelyne
Müller va plus loin. Elle aimerait voir davantage d'images dans les temples,
justifiées théologiquement comme en terme de foi. Outre la crucifixion, la
pasteure évoque l'incarnation, l'événement chrétien par excellence et la
nativité pour faire de la place à la femme et à l'enfant.**
Sans
oublier le 'Beau'. «Je souffre dans nos églises protestantes devant le manque
de mise en valeur. Pourquoi est-ce que le beau est interdit ? Pourquoi est-ce
qu'on ne pourrait pas s'aider avec cela?»
L'image de
Dieu : un éternel problème
« Les
images de Dieu sont-elles légitimes ? » est une question qui traverse toutes
les traditions chrétiennes. La seule visibilité du Père, théologiquement fondée
est le visage du Christ, selon la parole de Jésus à Philippe : qui m’a vu a vu
le Père (Jn 14, 9). Cette réponse de Jésus a ainsi régi pendant un millénaire
l’ensemble des images sacrées, rappelle Mme Müller.
Dans l'Ancien
Testament, on peut lire « Tu ne te feras aucune image de Dieu » (Ex 20,4),
faisant référence aux idoles qui remplaceraient Dieu, reprend Lucienne Bussy.
Mais avec l'incarnation du Christ, et à partir du 5e siècle en particulier, la
question de la nature du Christ va agiter les conciles de Chalcédoine et de
Constantinople: Jésus est-il un homme, Dieu ou les deux ? Jean Damascène (mort
vers 749) fera pencher la balance lors de l'un de ces conciles en expliquant
que « oui, l'on peut faire une image de Jésus, vrai homme et vrai Dieu, parce
que justement il s'est incarné. ».
Un autre
débat va s'emparer du monde chrétien sur les éventuelles images « vraies » de
Jésus, ces images non faites de la main de l'homme. Ces légendes ont couru à
travers l'histoire. Le Mandylion ou Image d’Édesse est, selon la tradition
chrétienne orientale, une relique consistant en une pièce de tissu
rectangulaire sur laquelle l’image du Christ a été miraculeusement imprimée de
son vivant. Pour l'Eglise orthodoxe, il s’agit de la première icône (du mot
grec signifiant « image »). Cette image va être la référence, le support de
base pour toutes les autres images de la face du Jésus.
Dans le
monde latin, le Mandylion sera remplacé par la Véronique de Rome (voir
ci-contre). Dans sa version la plus connue, il s'agit de Véronique, une femme
qui tend son voile à Jésus pour qu'il s'essuie le visage alors qu'il porte la
Croix au Golgotha. Son visage aurait laissé une image sur ce voile.
Cette
question des images « vraies » est évacuée par les protestants.
LIRE
Le Christ
dans l'art : des catacombes au 20e s, François Boespflug, Bayard éditions,
Paris, 2000, 245 p.
Le
protestantisme et les images, Bernard Reymond, Labor et Fides, 1999, 130 p.
Image et
culte. Une histoire de l’art avant l’époque de l’art, Hans Belting, Cerf, Paris
1998.
Fonte: Protest Info.
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